Les sanctuaires d’Ise, un appel vers l’âme du Japon ?

On 16 septembre 2014 by Angelo Di Genova

Le shintoïsme n’a pas la même origine que le bouddhisme. Il faut bien comprendre qu’à la base, ces deux croyances n’ont pas grand chose en commun. Au cours de l’histoire, elles se sont influencées mutuellement jusqu’à devenir une seule et unique entité, avant d’être à nouveau séparées. Visiter les sanctuaires d’Ise permet de découvrir un shintoïsme plus originel, comme resté dans sa bulle. Il n’y a aucun endroit au Japon qui représente le shintoïsme de manière aussi pure.

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Pour moi, le Japon n’est pas un pays monumental. Sauf pour ceux qui s’intéressent à sa culture et nourrissent l’envie d’y aller après avoir étudié le sujet, ce n’est pas un endroit où les touristes enchaînent les « waouh » lorsqu’ils sont confrontés aux codes esthétique originels. Trop sobre, trop simple, trop discret, pas assez grand, sont des remarques que peuvent aisément ressentir des voyageurs un peu arrivés au Japon comme un cheveu sur la soupe.

Karesansui

Un non initié sera très souvent perplexe devant un jardin sec, sans plantes et verdures, avec pour seule chose à regarder qu’un tapis de cailloux. Le clinquant du Pavillon d’Or parlera beaucoup plus facilement au monde entier car il en met plein la vue et ne requière aucun travail sur soi. Il a quelque chose de monumental que les sanctuaires d’Ise n’ont pas.

Autre exemple : Nikko. Aussi jolis et incontournables que puissent être ses sanctuaires, ils ne représentent que peu la sensibilité esthétique du shintoïsme, et outre mesure, du Japon. Ils sont le pur délire prétentieux du shogun Ieyasu Tokugawa. Nikko a trop de tout. Le sanctuaire Toshogu en met plein la vue avec son style baroque mais que reste-t-il de l’essence discrète et raffinée du Japon ?

Toshogu-Nikko

Ise représente ce Japon un peu dur d’accès. Il demande de l’investissement de soi. Il fait appel à notre sensibilité. Il force à revenir à des choses simples et à sentir, avec ses sens et son coeur. Il donne envie d’apprendre les codes, ceux-là même qui permettent aux initiés de comprendre alors que je me sens mis de côté. Aujourd’hui, j’ai finalement compris que plus les formes sont simples et plus le fond est compliqué.

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Les ablutions se font avant de pénétrer dans la forêt. À la base, les sanctuaires shintô ne se trouvent que dans des endroits naturels et beaux. La forêt ici, fait partie intégrante du lieu sacré. Elle est composante du sanctuaire au même titre que ses bâtiments. C’est un tout.

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Construit en hinoki, cyprès japonais, ce sanctuaire n’a comme couleur que celle du bois, de la paille ou encore de la mousse qui s’invite dans des recoins humides. Pas de sculptures décoratives, ni sur le bois ni sur de la pierre. Il est nu et c’est ce qui semble le plus dérouter les touristes. Moi-même en venant la première fois ici je m’attendais à quelque chose de grandiose. Dans ma tête, le sanctuaire shintô le plus important du pays se devait d’être un symbole magnifique et imposant, à l’image d’un vatican pour le catholicisme. Je pensais en Occidental. Le lieu m’avait marqué mais il m’avait aussi vraiment déçu, sans compter que le visiteur n’a pas accès à tous les endroits et que les photos sont parfois interdites. Vous êtes prévenus !

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Aujourd’hui, il est un des endroits que je respecte le plus pour son côté entier. Le Japon est un pays, une culture de l’éphémère. Ici, toute semble transitoire, comme si rien n’était fait pour durer. Ça se ressent au quotidien quand on y vit et c’est parfois dur à accepter. Aussi vieux que puisse être le sanctuaire d’Ise (construit au 7e siècle mais la légende le place un peu avant la naissance du christ), il n’a jamais plus de 20 ans. En effet, il est éternellement reconstruit après 2 décennies.

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La dernière reconstruction est de 2013, date à laquelle j’y suis allé pour la seconde fois. Encore fraîchement coupé, le bois de cyprès sentait sur tout le sentier. Incroyablement doux au touché, ses torii ont capté mon attention comme aucun jusqu’alors. Je contemplais ses fibres et sentais ses effluves enivrantes, comme si sa sève s’évaporait dans l’air pour embaumer les passants. Pas besoin d’encens ici. C’était encore plus beau, et bien sûr, éphémère. Le bois ne doit plus sentir autant aujourd’hui.

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Et c’est en ça qu’il est monumental ! Il ne l’est pas dans sa forme, il l’est dans son fond. Il l’est dans les efforts fournis. Il l’est dans la régularité à travers les âges de ses rituels. Il est ce qu’il y a de plus japonais. Il me force à me poser des questions. Car cette mentalité qui porte à reconstruire en permanence pour avoir perpétuellement du neuf se retrouve d’une certaine manière dans la manière dont sont pensées les villes ici. Les bâtiments prédateurs d’aujourd’hui seront un jour détruits comme leurs proie. C’est un cycle.

Seule au monde

Je colère toujours intérieurement quand je vois toutes ces vieilles maisons traditionnelles détruites ici sans la moindre « compassion ». J’ai toujours envie de faire changer les mentalités et sensibiliser un peu ces Japonais, qui pour la plupart, n’ont que peu d’intérêt pour les vieilles constructions. Mais, quand je repense à Ise, je me dis que je vais peut-être à l’encontre de cette culture. Je pense faire ce qui est bien, alors que je risque peut-être de souiller son processus spontané. Qui suis-je pour dire ce qu’il faut faire ou pas ?

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Tant qu’il y aura Ise, on pourra se rappeler ce qu’est l’âme esthétique japonaise ; quelque chose de presque incompréhensible pour nous autres Occidentaux sans apprentissage et investissement de soi. C’est tellement loin de nous à tous les niveaux !

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Des parallèles d’approche similaires existent dans d’autres domaines. La cuisine par exemple. Voyez la différence entre un bol de Ramen savoureux et un délicat bouillon de bonite et algue konbu. On n’est pas du tout dans la même approche gustative. Le Japon c’est à la base plus le bouillon d’algue que le bol de ramen à base de porc. Le Japon c’est plus une sucrerie faite de riz et de haricots rouges qu’un Melon Pan.

Daifuku

Pareil dans la littérature. Haruki Murakami a une reconnaissance planétaire mais est avéré par beaucoup comme le plus « occidental » des écrivains Japonais. La démarche à fournir pour saisir ses livres n’a rien à voir avec celle pour appréhender un livre comme « Oreiller d’herbe » de Natsume Sôseki.

De Nikko au bol de ramen, de Murakami au Pavillon d’or, toutes ces choses sont la réalité du pays aujourd’hui. Ils sont le Japon, mais c’est bien de se rappeler que les contrastes de ce pays sont aussi ailleurs que là où on nous dit systématiquement qu’ils sont. Vous connaissez la chanson …

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10 Responses to “Les sanctuaires d’Ise, un appel vers l’âme du Japon ?”

  • J’ai moi aussi été déçu par Ise avant d’y penser un peu plus.
    N’empêche que j’y retournerais plus volontier pour la forêt que pour les sanctuaires.

    En tout cas tu as raison et si je ne m’abuse on a évoqué le sujet ensemble dans cette mini impasse où on cherchait les traces de l’incendie de juso… on parlait de ces buildings qui seront aussi remplacés un jour et qu’il ne faut pas trop se lamenter de ce qui disparaît car cela fait partie de l’évolution des choses, et tu as mis le doigt dessus ici… le Japon dans son entièreté est fondé sur ce changement ou plutôt cette transformation, cette mutation durant laquelle cohabitent de nombreux états.

    Super article comme toujours. Tu m’epate de plus en plus et me donne grave envie de reprendre la plume… si seulement j’avais le temps…

    • Oui, on en avait parlé. C’est un sujet qui peut revenir très facilement dans les conversations avec moi tant ça me chatouille 🙂
      content de savoir que je t’épate ! Ça veut dire beaucoup venant de toi. Je fais toujours les choses sans trop réfléchir et j’ai parfois peur d’être à côté de la plaque ou mal compris. Tes commentaires me permettent de garder le cap. Merci … et oui, hâte de te revoir prendre la plume à nouveau.

  • Sur le Shintoïsme je vais apporter une petite contribution.

    Il faut bien comprendre qu’à l’origine c’est une religion de terroir.
    Plus qu’une religion, c’est une mythologie, une collection de dieux, de mythes qui sont chacun liés à leurs région et qui n’étaient pas forcément destinés à devenir un ensemble ordonné.

    La famille impériale a lié tous ces mythes ensemble et placé sa divinité au sommet afin de donner une légitimité à son pouvoir.

    Il faut bien garder ça en tête quand on appréhende le Shintoïsme, ce n’est pas un tout à la base.

    Cette organisation en un tout est aussi une réaction face au Bouddhisme, qui est une religion importée (même si parfois durant l’histoire les 2 se sont plus ou moins mélangés).

    Enfin on peut noter aussi qu’il n’y a pas réellement de morale, de véritable ligne de conduite à avoir dans cette religion, c’est plutôt des rites.

    Grâce à ça, il était donc plus simple de faire cohabiter Shintoïsme et Bouddhisme.

    • Merci Yag !
      Ce sont des ajouts intéressants même si le sujet de l’article est un peu différent. Ça permet d’y voir plus clair sur les origines du shintoïsme et c’est toujours bon à prendre puisqu’on en parle.
      En tout cas, je vois que tu aimes toujours autant l’histoire ^^

  • Superbe article Angelo, comme d’habitude en même temps, j’aime les analyses que tu partages, pleines de bon sens et d’une grande sagesse, exactement le souvenir que j’ai de ce que tu nous a fais passer lors de notre voyage, et j’espère vraiment pouvoir réitérer ce plaisir un jour! Je ne commente pas souvent tes articles mais ils n’en sont pas moins intéressants pour autant, c’est juste le manque de temps 😉 En tous les cas continue a nous faire partager cette passion et a nous la transmettre par la même occasion 🙂

  • Bonjour Angelo,
    Et ces Ise-udon, alors ? =D

  • Oui, le sanctuaire d’Isé, c’est l’atmosphère, cette impression que la forêt est pure, habitée des dieux… C’est clair qu’il faut être averti de l’idée de base !
    Mais lorsque tu compares Isé et les villes japonaises… je trouves ça bizarre ! Ce n’est pas du tout le même concept qui est en jeu ! Pour Isé, l’idée est, d’un côté, par respect et adoration pour les dieux, de leur offrir un « habitat » toujours neuf et beau, et d’un autre il s’agit de perpétuer les techniques de construction de génération en génération afin que les bâtiments restent toujours absolument identiques. Dans les villes, c’est une question de rentabilité, de marketing, et, en effet, un manque de sensibilité vis à vis de la culture ancienne, voire même un complexe. Les Japonais le disent eux mêmes. Un écrivain anglophone dont j’ai oublié le nom a écrit que les Japonais avaient eux mêmes davantage saccagé leur culture que les guerres. La semaine dernière, un vieil homme japonais m’a dit la même chose et aussi que la gare de Kyoto était le plus édifiant symbole de ce phénomène. Qui es-tu pour dire ce qu’il faut faire ou pas ? Tu es un être humain pourvu de sensibilité et qui a le droit d’avoir un avis et de faire des suggestions, aussi gaijin que tu sois. Sans vouloir t’inciter à l’extrême inverse, trop modeste Angelo ! Voilà ct juste mon humble avis ,)

    • Merci pour ton commentaire.
      Ma comparaison était une réflexion pour faire avancer un propos. Mon blog n’est en aucun cas un étalage de vérités mais des pensées que j’aies, à un moment donné. Ces pensées permettent peut-être de voir les choses sous un autre angle, d’apporter des éléments pour réfléchir soi-même. Je ne prétends pas faire un travail d’analyse juste ou équilibré. Mais comparer Ise et les villes japonaises en permanente reconstruction elles aussi, n’est pas si étrange que ça ; bien que comme tu le soulignes, les enjeux n’ont strictement rien à voir. C’était histoire de faire un parallèle sur des choses à priori complètement opposées.

      Comme tu le dit, j’ai le droit d’avoir un avis. Et d’ailleurs, je l’expose avec les Japonais si l’occasion se présente. Mais, ma réflexion était simplement du niveau : est-ce que c’est moi qui ai raison ? La question reste ouverte 🙂

      • Ce n’est pas une question de tort ou de raison, juste un point de vue ! Mais quand même je crois bien, comme beaucoup de Japonais aussi donc, qu’à propos du saccage du patrimoine tu as raison !
        Mais en ce qui concerne Isé et les villes, ça me semble tiré par les cheveux, désolée. Isé est en permanence recontruit justement pour le perpétuer, alors que les villes japonaises sont en changement rapide et complètement tournées vers le rendement. Il n’y a qu’à voir comme elles font fi de l’esthétique et des traditions, heureusement que les néons apportent leur touche de couleur ! C’est tout à fait l’opposé ! Je ne te suis pas du tout quant à ce parallèle ! TOUT est en permanente reconstruction, même nos cellules, ce n’est pas propre au Japon ! « Il n’y a de permanent que le changement » dit un proverbe, et c’est justement de ça qu’Isé semble vouloir s’affranchir. D’un côté je comprends très bien ce que tu ressens, d’un autre, je ne te suis pas du tout ! Mais comme bons Français ou gaijins que nous sommes, nous l’exprimons et c’est ça qui enrichit les discussions.:)

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