Un instant partagé sous la lune bleue

On 5 septembre 2012 by Angelo Di Genova

Alors que je flânais le soir du 31 août à regarder Osaka de haut, j’ai fait une rencontre. Le genre de petits instants qu’un étranger vit souvent lorsqu’il se trouve au Japon.

Pendant que je me battais avec les reflets sur les vitres d’un spot photo à Umeda, la silhouette d’un homme s’est matérialisée. Elle se dirigeait vers moi.

– Osaka Castle ? You are taking a photo of the castle ?

Je me retourne, et aperçois un homme d’une cinquantaine d’années avec un appareil-photo compact dans la main. Je lui réponds en japonais.

– Pas spécialement. Je n’ai pas un zoom suffisant. Je prends la ville en dessous.

Dans ces moments-là s’ensuivent les formules de politesse habituelles en réponse aux éloges qui feraient passer mon simple japonais en perfection digne d’un interprète avec 45 ans de carrière derrière lui. Je rebondis ensuite.

– Et vous, que prenez-vous avec votre appareil ?
– Haa ! Ce soir j’essaie de prendre la Blue Moon.
– La Blue Moon ?
– Vous ne connaissez pas ? Tous les deux, trois ans, il arrive un phénomène rare, deux pleines lunes dans le même mois. Ce soir, c’est donc la seconde pleine lune du mois d’août.

Je ne connaissais pas du tout cet évènement. Pour en savoir plus, vous pouvez d’ailleurs consulter cette page.

Face à la ville illuminée, l’homme continue ainsi.

– On dit que de voir de ses propres yeux la Blue Moon apporterait le bonheur. Mais ce soir, il y a des nuages.
– Oui c’est dommage. Mais, j’ai l’impression que ça va s’ouvrir.
– Oui, moi aussi. C’est pour ça que j’attends. En fait, c’est bête car j’habite à Tokyo et la météo est bonne là-bas.
– Vous êtes à Osaka en voyage ?
– Je suis venu voir ma famille.
– Ha ! Vous êtes un Naniwa’ko ? (un enfant de Naniwa, surnom donné aux habitants d’Osaka).

Il se met à rire et me demande ce que je fais à Osaka. Je lui explique alors que j’habite ici et travaille dans le tourisme. Il me demande :

– Vous aimez Osaka ?
– J’adore ! Je préfère à Tokyo par exemple.
– Ha bon ? Pourquoi ?
– Ici, il y a du coeur. À Tokyo, il manque un peu quelque chose d’humain. C’est comme si tout était fabriqué de toutes pièces. Bien sûr, c’est une super ville mais Osaka semble moins artificielle. Ici, il a une vraie identité. C’est difficile à expliquer.
– Non, vous l’avez bien expliqué. Je vois parfaitement de quoi vous voulez parler. J’habite à Tokyo mais je préfère aller flâner à Yokohama. Là-bas aussi, on ressent un peu plus ce que vous avez expliqué concernant Osaka.
– Oui, Yokohama c’est chouette ! De toute façon, j’ai l’impression que les capitales des pays ne sont jamais les meilleurs endroits pour apprécier l’âme d’un peuple.

On continue de discuter un peu de choses et d’autres puis on échange nos cartes de visite avant de se quitter. Dehors, je me balade à travers le quartier d’Umeda sans oublier de regarder en l’air de temps en temps. Le monde de la nuit au Japon dans sa splendeur. Effluves venant des restaurants mélangées à l’ivresse d’alcool. Bonne humeur sous les lumières colorées et écrasantes qui chargent d’énergie n’importe quelle personne de passage ici. Que nos villes ont l’air mornes le soir comparées à ici.

Puis, voyant une lumière blanche se faire de plus en plus forte derrière les nuages, je m’arrête et attend patiemment au milieu du trottoir. De nombreuses personnes passent et me regardent ainsi figé, les yeux vers le ciel dans l’agréable dernière nuit du mois d’août. Vais-je voir cette fameuse lune bleue ? J’arme mon appareil sentant le vent se faire plus fort et appuie sur le déclencheur.

J’avais vu la lune à travers l’appareil uniquement. Puis, baisse mes bras et admire la magnifique lumière de l’astre à pleine rétine. Voir de belles choses ce n’est pourtant pas compliqué. Il suffit de lever les yeux. Autour de la lune flotte une lueur bleutée très agréable.

Là, où je me trouve, il me semble être le seul à profiter du spectacle de cette pleine lune. Les autres n’y prêtent pas attention. Soudain, mon téléphone sonne. C’est un message.

« Angelo, merci pour la conversation de tout à l’heure. Vous voyez la lune ? »

Je lui réponds :

« Je la regarde en ce moment même. Merci de m’avoir appris tout ça. »

Et pour conclure la soirée, il m’envoie ce dernier message :

« Parfait ! Alors il va nous arriver à tous les deux de bonnes choses. À bientôt peut-être. »

Une lune vive, un ciel parsemé de nuages, une lueur bleue, un inconnu qui partage un instant avec moi. Au Japon, on se sent parfois différent des autres, à l’écart presque, mais notre vie ici est remplie de petites attentions et de privilèges qu’il faut savoir cueillir simplement. Profiter de ces instants n’est pas difficile. Comme pour la lune de ce soir, il suffit d’ouvrir grand ses yeux et son coeur.

Voici le tweet que j’ai posté ce soir-là.

 

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