Silence, où le christianisme muet au Japon

À l’occasion de la sortie prochaine de Silence, nouveau film de Martin Scorsese, adapté du roman éponyme de l’écrivain catholique Shusaku Endo, je vous propose une introduction sur la fascinante histoire du christianisme au Japon.

J’ai lu Silence (沈黙), il y a quelques années. J’en garde un souvenir fort. Le contexte est particulièrement intéressant et l’histoire soulève des thématiques pesantes qui trouvent encore écho aujourd’hui tant notre histoire et les cultures du monde sont intimement liés aux religions. C’est une fiction (inspiré de faits et de personnages historiques) qui se déroule dans le Japon du 17e siècle. On en ressort enrichi. Un livre dur mais que je conseille vivement et qui est d’ailleurs lauréat du prix Tanizaki en 1966. Pour en savoir plus : http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio/Silence

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LES PREMIERS PAS

C’est en 1543 que les premiers Occidentaux arrivent au Japon. Ce sont des Portugais qui débarquent sur une plage de l’île de Tanegashima, dans la préfecture de Kagoshima. Accompagnés de Chinois, ils ont pu communiquer avec les locaux en écrivant des kanji (sinogrammes) sur le sable. Tout d’abord venus commercer, ces Portugais vendent leurs fusils aux seigneurs régionaux. En 1549, ce sont cette fois-ci des missionnaires jésuites qui se rendent au Japon pour répandre leur foi. Parmi eux, François-Xavier, le plus connu de tous dont ces paroles sont célèbres :

« Parmi les races non chrétiennes, sans doute, celle-ci est la meilleure »; « La volonté d’apprendre est très grande chez les Japonais. Il faut donc envoyer des missionnaires suffisamment éloquents et intelligents pour convaincre à l’aide de débats avec des lettrés japonais et surtout des bonzes japonais. »

La condition du peuple Japonais était tellement précaire et dure à cette époque que la parole du christ pouvait apporter un certain réconfort. Face au discours des missionnaires, les Japonais découvraient des approches nouvelles, un concept de vie original. On y entendait aussi parler d’amour et de miracles, ce qui pouvait apporter une nouvelle vibration dans le coeur des Japonais.

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Oda Nobunaga, le plus fort seigneur de cette époque, a toujours toléré le christianisme. Il voyait dans cette nouvelle religion un moyen d’affaiblir le pouvoir bouddhique, composé de moines qui remettaient souvent en question le pouvoir grandissant des seigneurs de guerre. Vers la fin du 16e siècle certains samurais étaient d’ailleurs convertis au christianisme. Nobunaga aurait même aidé le missionnaire jésuite Luis Frois, dont les textes d’analyse de nos différences entre Japonais et Occidentaux sont parfois étonnamment d’actualités encore aujourd’hui.

LES HOSTILITÉS COMMENCENT

La situation change progressivement lorsque Toyotomi Hideyoshi prend les rennes du pays. Ce dernier commençait à se méfier des menaces extérieures, particulièrement celles des puissances européennes en Asie. Il devint suspicieux vis-à-vis de cette religion étrangère qu’il voyait comme un instrument de domination. Voir les Philippines tomber sous le joug des Espagnols et de leur religion n’a pas aidé les choses. Il lance alors un premier décret d’interdiction du christianisme.

Le 5 février 1597, 26 catholiques sont crucifiés à Nagasaki pour donner l’exemple. Mais ce n’est qu’en 1614 que le shogunat Tokugawa interdit totalement cette religion et lance une campagne de violentes persécutions dans tout le pays. Cette interdiction supprime alors officiellement toute trace du christianisme au Japon. Du moins,  c’est ce que l’on pensait.

PIÉTINER LE CHRIST

Afin de reconnaître les convertis inavoués, le gouvernement de l’époque met en place la méthode du fumi-e (踏み絵), une image du Christ ou de la Sainte Vierge, que le peuple devait piétiner devant des représentants de l’autorité. Tous ceux qui refusaient, ou même qui hésitaient, étaient alors emprisonnés ou torturés à mort.

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C’est dans ce contexte que se déroule l’histoire de Silence, quelques années avant la fermeture complète du pays (sakoku) mais pendant les hostilités envers les chrétiens : en 1638, deux missionnaires jésuites se rendent au Japon, malgré les persécutions antichrétiennes, pour enquêter sur le sort du Père Ferreira, un mentor pour eux, ayant prétendument trahi la foi.

Le silence est donc celui de Dieu face à nos prières et aux atrocités commises à ses fidèles.  Le silence est aussi celui des chrétiens obligés de le garder pour survivre.

FERMETURE ET OUVERTURE

Entre 1633 et 1639, cinq décrets sont promulgués pour fermer les frontières du Japon. Parmi les Occidentaux, seuls les Hollandais ont le droit de commercer avec l’archipel sur l’île de Dejima dans la baie de Nagasaki. Le Japon vivra donc presque en autarcie pendant plus de 200 ans. C’est un fait exceptionnel de l’histoire de ce pays et un évènement historique qui a grandement contribué à façonner la culture et la mentalité japonaise telle qu’on la connaît aujourd’hui.

En 1863, le prêtre catholique français Bernard Petitjean arrive au Japon dont les frontières sont à nouveau ouvertes et où l’interdiction du christianisme est désormais abolie. Le pays entame une nouvelle politique d’ouverture avec la fin du régime des samurais (Bakumatsu). L’Empereur va bientôt reprendre le pouvoir et s’installer à Tokyo, ce qui marquera le début de l’Ère Meiji.

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L’église des 26 martyres à Nagasaki

Petitjean débarque à Nagasaki où il participe à la construction de l’église Oura sur les hauteurs de la jolie baie. Nagasaki est alors une ville très ouverte sur le monde où de nombreux commerçants étrangers sont installés (lire mon article sur les maisons des étrangers à Nagasaki). La construction de l’église a pour but de rendre hommage aux 26 martyres crucifiés par Toyotomi en 1597, mais aussi à permettre aux nombreux Occidentaux sur place de pratiquer leur foi.

Un jour, Petitjean reçoit la visite de Japonais qui rentrent dans l’enceinte de l’église. Sur le coup, le prêtre est sur la défensive, il croit qu’il a affaire à la police. Un des Japonais s’adresse au Père : « Où se trouve la statue de la Saint Mère Marie ? ». Une fois face à la statue, agenouillés et émus, ils annoncent au Père : « Notre coeur est le même que le vôtre ». C’est ainsi que Petitjean découvre que pendant 250 ans, certains Japonais avaient continué de pratiquer le christianisme en secret. On les appelle aujourd’hui les Kakuré Kirshitan, les chrétiens cachés.

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Scène où l’on voit Petitjean et les chrétiens cachés devant la Vierge Marie

SYNCRÉTISME

Petitjean voyage avec eux pour voir leurs hameaux. Il en découvre des dizaines notamment sur les îles Goto. Ces chrétiens silencieux se sont cachés dans ces îles reculées aux criques rocheuses et aux plages de sable blanc. Dans ce paradis de nature, ils ont construit de petites chapelles fragiles recouvertes de tatami.

Pratiquant indépendamment tout ce temps, leur christianisme, transmis oralement, a évolué et s’est mélangé aux croyances locales. Chez eux, les statues bouddhiques de la déesse Kannon servaient de substitut pour prier la Sainte Vierge.

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LE CHRISTIANISME AUJOURD’HUI

Aujourd’hui, le Japon est parfois marqué par ces silhouettes familières. Pour moi, c’est toujours étrange de voir une église dans ce pays. Il y en a peu à vrai dire mais quand elles sont intéressantes visuellement, je ne manque jamais une occasion de les prendre en photo. Elles me rappellent une partie de moi que je le veuille ou non. Je ne suis pas pratiquant ni même croyant, mais il n’y a pas besoin de l’être pour se sentir un peu comme « à la maison » face à ces formes.

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La cathédrale d’Oura à Nagasaki a été classée Trésor national du Japon en 1933. C’est le premier bâtiment de style occidental au Japon à recevoir cet honneur. Une petite revanche sur l’histoire donc.

Actuellement, il y a environ 2,6 millions de chrétiens au Japon, ce qui ne représente que 2% de la population. C’est tout simplement un des pays les moins chrétiens du monde ! Pour vous donner un ordre d’idée, il y en a plus en Chine, en Arabie Saoudite et en Irak. En Corée du Sud, les chrétiens représentent presque 32% de la population. Aux Philippines ce chiffre atteint les 93% !

Que dirait François-Xavier face à la situation du christianisme au Japon aujourd’hui, lui qui ne tarissait pas d’éloges sur le potentiel du pays ?

POUR CONCLURE

Il est important de savoir que Silence est un film que Scorsese essaie de réaliser depuis presque 25 ans. C’est un projet qui lui tient à coeur depuis longtemps. Cette adaptation a tardé car il a été bien difficile de trouver des financements pour ce film qui ne parle peut-être pas au grand public. Les acteurs ont accepté des cachets ridicules pour Hollywood et il me semble même que le réalisateur italo-américain a travaillé bénévolement. On est donc loin de la démarche purement commerciale dont nous sommes habitués avec les grosses productions américaines. Silence ce n’est pas, pour reprendre l’expression d’un ami, un film où on peux dire s’il est bien ou pas. C’est un film que l’on regarde et après on vit avec. Sortie en France prévue le 8 février 2017.

Sources :
http://fr.wikipedia.org/wiki/François_Xavier
http://www1.bbiq.jp/oourahp/
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fumi-e
http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Petitjean
http://fr.wikipedia.org/wiki/Kakure_kirishitan
http://fr.wikipedia.org/wiki/Christianisme_par_pays
http://fr.wikipedia.org/wiki/Shūsaku_Endō

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