Hiroshima est plus grande que Tokyo intra-muros

On 28 janvier 2015 by Angelo Di Genova

DANS CET ARTICLE, QUI RESSEMBLE PLUS À UN DOSSIER,
NOUS ALLONS DÉCOUVRIR DE PLUS PRÈS LE DÉCOUPAGE ADMINISTRATIF DES VILLES JAPONAISES,
QUI RÉSERVE PARFOIS QUELQUES BELLES SURPRISES.

Un jour, je roulais en voiture dans les régions au nord de Kyoto. J’étais en mission de prospection pour Vivre le Japon avec laquelle je travaillais régulièrement à cette époque. Je devais bien être à 25 kilomètres de la ville de Kyoto, au coeur de la forêt quand soudain je tombe sur un panneau m’indiquant que je venais de rentrer dans la ville de Kyoto. La ville ?! Une ville d’arbres et de cerfs ? Le découpage municipal doit vraiment être approximatif car on était loin de Kyoto en réalité et il n’y avait pas de ville ou même de village à l’horizon.

En voiture

Il y a quelques semaines, je discutais avec Yann sur Skype. On refaisait le monde, comme souvent. Faut dire qu’élever les débats ou philosopher, (même au raz des pâquerettes) c’est pas toujours le sport national au Japon ^^ Alors, faut en profiter entre Français. On en arrive à parler de la taille des villes quand soudain, il me dit : « En fait, Hiroshima c’est plus grand qu’Osaka ».
Moi : « Quoi ?!! C’est quoi ce délire ?! C’est pas possible ! ».

Je vérifie les informations. 905,41 km² pour Hiroshima contre 223 km² pour Osaka. C’est donc vrai ! Officiellement, la municipalité d’Hiroshima est plus grande que celle d’Osaka. Pourtant, il est clair pour tout le monde qu’Hiroshima est une ville bien plus petite qu’Osaka. Pas de doute là-dessus, d’autant plus qu’avec 905,41 km², ça voudrait dire que techniquement Hiroshima est plus grande que Paris (105,40 km²), Miami (143,15 km²), Le Caire (210 km²) ou encore Séoul (605,52 km²). Comment est-ce possible pour une ville de taille moyenne comme Hiroshima ?

Tout d’abord, pour mieux comprendre, présentons un peu les découpages administratifs qui nous intéressent ici. En gros, on a :

  • Les Ken 県 (parfois Fu 府, Do 道 ou To 都) : ce sont les préfectures (techniquement plutôt des départements)
  • Les Shi 市 : ce sont les villes ou municipalités
  • Les Ku 区 : les arrondissements des villes moyennes et grandes

Quand on regarde sur une carte le Shi 市 de Hiroshima 広島市, donc la municipalité de Hiroshima, on obtient ça :

Cliquez pour agrandir (via Google Map)

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En jaune on voit les limites de la « ville ». Cette dernière est surtout composée de forêts et de montagnes. On observe un gros décalage entre la ville réelle et son découpage administratif. Son agglomération est beaucoup plus grande que sa taille urbaine. En rouge, on voit le Hiroshima intra-muros. Le décalage est frappant !

Kyoto, avec ses 2000 temples et sanctuaires, ses 1,4 millions d’habitants se retrouve dans le même schéma qu’Hiroshima.

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Kyoto est en réalité beaucoup plus petite que sa taille administrative. Comme Hiroshima, c’est surtout montagnes et forêts.  Avec 827,90 km²,  Kyoto est plus grande que Milan (182 km²), Munich (310,43 km²), ou encore Chicago (606 km²). Elle est 8 fois plus grande que Paris ! Or c’est aussi une ville considérée comme moyenne à l’échelle japonaise.

Sachant à quel point le nombre de petits temples et sanctuaires augmente dans les montagnes et forêts, je me pose la question suivante : pour arriver au décompte de 2000 temples et sanctuaires à Kyoto, s’est-on basé uniquement sur ceux à l’intérieur de la cité historique, ou a-t-on englobé aussi ceux éparpillés dans les montagnes loin de la zone urbaine ?

Montagne Kyoto

Mais pourquoi le découpage se fait de manière si approximative ? Je pense qu’en fait c’est par simplicité et économie. Plutôt que de créer de nouveaux chef-lieux au milieu des montagnes ou dans de petits villages, le gouvernement englobe administrativement tout ça dans la grande ville du coin auquel ces territoires dépendent. Mais, je ne suis pas un spécialiste du sujet. Il y a peut-être d’autres explications.

Pour Osaka, c’est le contraire. La ville administrative, le Shi 市 d’Osaka 大阪市, est bien plus petit que ce que représente la réalité urbaine liée à la ville. Cette dernière est entourée de communes parfaitement incorporée au tissu urbain d’Osaka et dépendantes plus ou moins fortement de celui-ci, formant ainsi une agglomération d’environ 8 millions d’habitants dépassant haut la main les 1000km². Ci-dessous, en jaune, les limites du Shi 市 d’Osaka, en rouge, ce que l’on pourrait nommer le Grand Osaka, la mégapole.

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Il y a donc souvent un décalage entre les impressions sur place et la réalité administrative lorsque ces zones urbaines s’étendent sous nos yeux. D’autant plus qu’au Japon, comprendre où se termine une ville et où commence la suivante est un jeu d’une extrême difficulté. Il y a plusieurs villes dans la photo ci-dessous.

Sud d'Osaka-panoramique

Ça devient d’autant plus compliqué que les préfectures ont souvent le même nom que leur ville-capitale. Par exemple, les préfectures de Fukuoka, Nagasaki, Hiroshima, Osaka, Kyoto, Nara, Shizuoka, Tokyo et Nagano, pour ne citer quelles, sont des villes avant d’être des préfectures. Ce qui augmente les amalgames. Par exemple, lorsque l’on dit Tokyo, de quoi parle-t-on ? Du Tokyo intra-muros ? De la préfecture de Tokyo ? Du Grand Tokyo ?

Le cas de la capitale est un peu particulier. Ce n’est plus une ville Shi 市 depuis 1943. Il y a des arrondissements Ku 区 mais la ville à proprement parler n’existe pas. Ce qui n’aide pas à comprendre ce qu’est réellement Tokyo, qui est aujourd’hui surtout le nom d’une préfecture (Tokyo-to 東京都) et non d’une ville. Ces arrondissements, au nombre de 23, forment l’ancien Shi 市 de Tokyo. En d’autres termes, le vrai Tokyo intra-muros, en jaune sur la carte.

Cliquez pour agrandir (via Google Map)

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Le Tokyo intra-muros représente 622,99 km² (plus petit que l’actuel Shi 市 d’Hiroshima) pour environ 9 millions d’habitants. On est loin des 36 millions dont on entend si souvent parler au sujet de la capitale du Japon, comme avec des cartes en exemple ci-dessous, relayées en masse sur le net et sans explications précises, nourrissant ainsi l’amalgame entre Tokyo et Le Grand Tokyo.

http://undertheraedar.blogspot.jp

Ces 36 millions d’habitants c’est quoi au juste ? Et bien c’est simple, c’est la mégalopole du Kanto, nommée parfois Le Grand Tokyo mais dont le vrai nom est plutôt Kantō Major Metropolitan Area 関東大都市圏, et  qui englobe la préfecture de Tokyo (2 188, 68km² pour environ 13 millions d’habitants ; y compris les îles d’Ogasawara à 1000 km de Tokyo dans le pacifique) et les villes voisines, comme Saitama, Chiba ou encore Yokohama (3,7 millions d’habitants). Tout cela forme le tissu urbain le plus peuplé du monde sur environ 13 500 km². Impressionnant ! Néanmoins attention, ce n’est pas Tokyo au sens propre, mais une zone urbaine composé de plusieurs préfectures et villes différentes qui se sont étendues jusqu’à être littéralement collées les unes aux autres pour former une mégalopole.

Il existe plusieurs mégalopoles dans le monde, notamment le Grand New York comprenant entre autres les villes de Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore et Washington. On parle ici de 34, 490km² (plus du double du Grand Tokyo) pour environ 23 millions d’habitants.

Sur le Kansai, il y a celle du Keihanshin, comprenant globalement Kyoto, Osaka et Kobe avec presque 19 millions d’habitants pour 11 170km².

Il faut savoir que le Japon reste particulier. C’est un pays composé surtout de montagnes et de forêts. Il n’y a que 18% environ de territoire plat, réparti principalement sur les côtes, où se trouvent la plupart des grandes villes. En extrapolant un peu, on peut dire qu’il y a tissu urbain pratiquement de Tokyo à Fukuoka en discontinu le long de la mer. On parle là d’une bande d’environ 1000 km !

Toutes ces informations permettent d’avoir envie de mieux comprendre de quoi on parle lorsque l’on emploie les mots « Tokyo », « Osaka », « Kyoto » ou « Hiroshima ». La définition d’une ville telle qu’on la conçoit en France ne semble pas forcément retrouver sens ici, au Japon, où le découpage se fait parfois de manière purement administrative sans prendre en compte la réalité urbaine du terrain. Quand aux mégalopoles, il est toujours important de préciser de quoi on parle quand on aborde le sujet.

Sources :
http://ja.wikipedia.org/wiki/広島市
http://ja.wikipedia.org/wiki/京都市
http://ja.wikipedia.org/wiki/大阪市
http://fr.wikipedia.org/wiki/Arrondissement_spécial_de_Tokyo
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ville_de_Tokyo
http://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_Tokyo
http://en.wikipedia.org/wiki/Greater_Tokyo_Area
http://en.wikipedia.org/wiki/New_York_metropolitan_area
http://fr.wikipedia.org/wiki/Keihanshin

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13 Responses to “Hiroshima est plus grande que Tokyo intra-muros”

  • « Plutôt que de créer de nouveaux chef-lieux au milieu des montagnes ou dans de petits villages, le gouvernement englobe administrativement tout ça dans la grande ville du coin auquel ces territoires dépendent. Mais, je ne suis pas un spécialiste du sujet. Il y a peut-être d’autres explications. »

    Non, c’est tout à fait ça. D’ailleurs, énormément de ces villes, qui regroupent plusieurs zones de population disjointes avec beaucoup de vide entre elles, résultent de fusions qui se sont faites dans les dernières décennies, dans un effort de simplification impulsé par le gouvernement japonais. Certains disent qu’il faudrait faire la même chose en France car on a trop de communes par rapport aux autres pays industrialisés (dont le Japon mais pas seulement), mais les résistances locales sont fortes.

    • Merci à toi pour cette précision. J’avais vu un peu cette politique de fusion, qui semble continuer encore, même au sein d’Osaka où l’on parle de réduire le nombre d’arrondissements d’ailleurs.

    • C’est comme ça que beaucoup de quartiers ont pour nom celui du village qu’il était à l’origine.

      En tout cas, merci pour cette précision.

  • C’est un éclaircissement très intéressant sur la géographie du Japon ! Merci. 🙂

  • Très interessant comme article je savais pour le grand tokyo par contre je ne pensais pas du tout le reste c’est assez impressionnant effectivement de voir les limites d’osaka comparé à celle d’hiroshima

  • Très intéressant. Merci Angelo pour ces explications. Les rencontres/débats avec Yann et David ont l’air tout aussi passionnées que les safaris. 🙂

  • Bonjour / Bonsoir.

    « D’autant plus qu’au Japon, comprendre où se termine une ville et où commence la suivante est un jeu d’une extrême difficulté »
    Alors là, tout à fait d’accord. En voiture ou à vélo, si on ne fait pas attention au, parfois, petit panneau, on se retrouve dans la ville voisine sans s’en apercevoir ^^’.

  • Très intéressant dossier qui pourrait même être découpé pour entrer dans encore plus de détails pour chacun des exemples cités dans de prochains articles.

    Je ne connais pas la périphérie d’Osaka, mais j’ai vraiment l’impression que c’est un peu comme Tokyo ; la ville même semble ne pas s’arrêter. Auparavant, j’habitais Ichikawa, et pour être honnête, il n’y avait pas de cassure franche entre le Tokyo de la rive ouest de la rivière Edogawa et nous sur la rive est. De même ce qui est intéressant, c’est que dans la population de Tokyo on compte les 36 millions d’habitant de tout le tissu urbain, alors même que son entièreté se partage sur la capitale et trois préfectures différentes (Chiba-ken, Saitama-ken et Kanagawa-ken) mais on ne compte pas la totalité des habitants de ces préfectures me semble-t-il (je pense que n’est compté que ce qui est considéré comme urbain). De même quand on quitte Tokyo du côté ouest, en passant par Meguro-ku par exemple, on a l’impression de voir des choses un peu moins urbaines pour replonger dans l’enfer chaotique de Kawasaki avant d’arriver à Yokohama. Mais qui peut dire, en ne regardant que le paysage qu’on a déjà changé trois fois de villes en l’espace de 1dix ou quinze minutes ?

    Entre parenthèses, bien vu les toits qui émergent de cette forêt !

  • Je n’aurais jamais soupçonné. Merci pour cette explication qui en plus d’être intéressante est vraiment enrichissante.
    Je suis d’accord pour dire qu’en général lorsque l’on emploie les termes « Tôkyô », « Ôsaka » etc… ce n’est jamais très précis.

    • Merci Béné pour ton commentaire.
      Je me suis donné du mal pour écrire cet article. Je l’ai fait car c’est un sujet qui m’intéresse vraiment, tout en sachant que ce n’est pas forcément le genre d’articles ou de sujets qui intéresse le plus de monde quand tu abordes le Japon 🙂 Donc, avoir des réaction fait plaisir !
      Toi tu vis à Fukuoka, et j’aurais probablement aussi pu écrire quelques lignes sur cette ville en faisant quelques recherches. D’autant plus qu’il y a ambiguité entre Hakata et Fukuoka 🙂

  • Merci pour ces éclaircissements et ces cartes. J’avais quelques notions sur la différence entre ville et préfecture, mais je n’étais jamais entré dans ce détail. De même, j’avais du mal à fixer des limites en utilisant le terme Tokyo.

  • Comment j’avais zappé cet article alors que j’adore le sujet ! La foret c’est toujours l’astuce de comptage. Tu savais que la plus grande commune de France métropolitaine était Arles ?
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_communes_fran%C3%A7aises_par_superficie

    Effectivement, il faut avoir fait des recherches ou un peu vécu dans le coin pour comprendre que Tokyo n’existe pas en tant que ville… Tiens tu aurais pu meme faire un titre a clic « Tokyo n’existe pas » (en extrapolant, mais n’est-ce pas le principe d’un titre racoleur).

    • Merci pour ce commentaire instructif et constructif ! Je n’étais pas du tout au courant pour Arles. Mais ça me rassure, ça veut dire que ce découpage administratif farfelu n’est pas une spécificité japonaise.
      Ça m’étonne quand même de constater cette différence entre la réalité statistique et celle admise communément dans l’esprit des gens. C’est comme s’il existait deux réalités.
      Ta remarque sur Tokyo est intéressante, j’aurais pu titrer : « la ville de Tokyo n’existe pas » ^^ Il y a que la préfecture qui garde ce nom. En tout cas, j’ai toujours les poils qui se dressent quand j’entends que Tokyo fait 36 millions (voir plus) d’habitants 😉

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