Réflexion sur l’authenticité au Japon

On 21 juin 2013 by Angelo Di Genova

Authentique, voilà un joli mot, parfois un peu galvaudé. Concernant le patrimoine il pousse pourtant une vraie réflexion au Japon. Nous autres, Européens, baignés dans notre vieille pierre parfois millénaire, il serait presque inconcevable de penser à reconstruire aujourd’hui un ancien bâtiment détruit (même si ça a été fait). Ça nous arrive parfois d’opérer à des retouches sur des ruines mais souvent on laisse les choses telles que les aléas de l’histoire les ont transformées.

Authentique a la définition suivante : « Dont l’origine, la réalité, l’auteur sont certifiés. »

Avouez que ça laisse quand même une belle marge d’interprétation quand on parle de bâtiments. D’autant plus qu’au Japon, la question se pose souvent au sujet de la reconstruction. N’oublions pas que les bâtiments historiques, par leur simple présence visuelle, permettent de témoigner de l’histoire et consolider l’identité d’une région ou d’une ville. L’intérêt de reconstruire va bien au delà de l’aspect touristique qui en découle.

Si on définit comme authentique un bâtiment qui existe encore aujourd’hui sans avoir été détruit et reconstruit par dessus ou sans qu’on y ait changé plus ou moins l’aspect ou la structure depuis sa construction, alors il ne reste pas grand chose d’authentique au Japon. Car si ce pays ne reconstruisait pas son patrimoine détruit au fil des siècles on ne pourrait pas admirer aujourd’hui beaucoup de ses lieux incontournables.

Par exemple :

  • Le Todaiji de Nara a été détruit et reconstruit deux fois, au 12e et 16e siècle. Le bâtiment actuel est bien différent de celui de sa première version.
  • Le temple Kiyomizu a été détruit et reconstruit en 1633.
  • Le Pavillon d’or actuel date de 1955.
  • Le Torii flotant de Miyajima date de 1875. Mais il y en avait auparavant depuis 1168.
  • Les châteaux, même les 12 considérés authentiques, ont bénéficié d’interventions de rénovation, bien que leur structure soit toujours d’origine. Himeji a par exemple subit des dégâts pendant la seconde guerre mondiale.
  • Terminé en 593, le temple Shi Tennôji d’Osaka est le plus vieux temple bouddhiste officiel du Japon. Il a pourtant été détruit plusieurs fois. Sa pagode s’est effondrée lors d’un typhon en 1934, reconstruite en 1940 et détruite à nouveau en 1945 par les raids aérien américains.
  • Les sanctuaires shinto d’Ise ont des bâtiments qui sont volontairement démontés et reconstruit tous les 20 ans. C’est la tradition de cet endroit. Une pratique bien particulière qui évoque tant de choses et pousse à se poser des questions intéressantes sur le sujet.

Certains vont peut-être définir par authentique un bâtiment qui, même reconstruit, respecte les techniques, les matières et l’esthétique d’origine. Autrement dit : à l’identique.

Au Japon, la patrimoine est plus un flux que seulement une matière. Et ce pays marqué par les catastrophes est en droit d’hésiter quant à celles à employer pour reconstruire son patrimoine. Le béton offre une résistance importante à l’ennemi public numéro un : les incendies.

Par exemple :

  • Dans le quartier d’Asakusa à Tokyo, le temple Senso-ji est entièrement en béton.
  • Les donjons des châteaux d’Osaka, de Kumamoto, de Nagoya, de Hiroshima, de Okayama, pour ne citer qu’eux, sont aussi en béton.

J’en profite pour souligner qu’on n’en rate pas une pour rappeler que le château d’Osaka est en béton comme si c’était une bonne info secrète à transmettre (entre voyageur ou via les agences de voyage) pour savoir ce qu’il faut snober durant son séjour ; mais parallèlement ces mêmes personnes ne semblent pas gênées par le fait que le temple Senso-ji de Tokyo soit en béton. Le savent-ils ? Telle est la question.

Certaines infos se transmettent injustement plus vites que d’autres. Et l’info supplante parfois le ressenti sur place. Que faut-il faire ? Se priver d’une visite sous prétexte que tel ou tel bâtiment n’est pas authentique ? Ou alors, y aller, se laisser porter par sa sensibilité et voir ce que l’homme d’aujourd’hui a fait de ces lieux chargés d’histoire et de quelle manière il fait évoluer ces formes et ces matières pour vivre avec son temps.

L’histoire ce n’est pas que le passé, on la façonne aussi dans le présent et nos actes actuels on en parlera dans le futur … comme une information qui nous survit. Et le voyage, ce n’est pas la visite d’un parc à thème de cartes postales. Voyager, c’est aussi découvrir comment l’homme a façonné et façonne le pays que l’on visite.

3 Responses to “Réflexion sur l’authenticité au Japon”

  • C’est vrai que ta réflexion est très pertinente (d’ailleurs je viens d’apprendre que le Senso-ji était en béton … mais finalement, ca n’a que peu d’importance à mes yeux)

    Après, ayant déjà fait notamment les châteaux d’Osaka et d’Himeji, j’ai été un peu déçu par l’intérieur ultra bétonné de celui d’Osaka.
    Par contre, l’extérieur est superbe (j’y suis allé pour Koyo) et j’adore la vue sur Osaka depuis le haut du donjon.

    Par contre, malgré cet aspect bétonné, ça a été pour moi l’occasion d’en apprendre plus sur Hodeyoshi Toyotomi grâce aux illustrations et au texte en anglais qui raconte son histoire. Et ça, c’était vraiment chouette.

    A mon sens, il ne faut pas opposer les notions bâtiments d’époque ou reconstruit, mais c’est plutôt la fidélité de la reconstruction qui me semble important.

    En effet, sans reconstruction, il n’y aurait quasiment plus de patrimoine culturel entre les incendies, les guerres et les catastrophes naturelles …

    En conclusion, certains n’aiment pas, d’autres s’en fichent mais l’important c’est qu’en même que les générations futures puissent profiter des constructions du passé

  • La notion de patrimoine est probablement plus ancrée dans la culture « européenne ». Europe que l’on a coutume d’appeler « le vieux continent » en opposition « Au nouveau monde » situé aux « Amériques ».

    • La notion de patrimoine est différente entre les pays. Mais surtout, elle évolue même au sein d’un pays. L’Europe du 18e ou 19e siècle n’avait pas le même rapport au patrimoine que maintenant. Donc, c’est un sujet particulièrement complexe a aborder.
      L’expression « Vieux continent » par opposition au « Nouveau monde » est très nombriliste. Elle est en réalité complètement désuète mais continue d’être utilisée parfois dans un cadre plutôt littéraire.
      « Vieux continent » est égal à « Ancien monde ». Or « l’Ancien monde » ne comprends pas que l’Europe mais aussi l’Asie et l’Afrique. Donc le Japon fait parti du « Vieux continent » ou de « l’Ancien monde » ^^

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